« Préférence ethnique » dans une association franco-japonaise – Méthodologie

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a)    Théorie ancrée

Lors de mes premières visites aux échanges organisés par l’association, j’ai voulu m’imprégner le plus possible des discours que les membres pouvaient y tenir, par l’observation et l’écoute en recueillant des propos échangés entre les personnes, et plus tard en engageant des entretiens non directifs. Ma volonté première était de laisser place à une parole libre que je me contentais de récolter, pendant plusieurs semaines, sans m’embarrasser pour le moment d’aucun concept. Je laissais les membres exprimer leurs expériences, leurs idées, leurs pratiques selon leurs définitions et leurs mots, donnant volontairement la part belle à la parole « indigène » avant de m’en saisir pour la traiter en tant que donnée empirique en vue d’obtenir une compréhension plus générale. Ce n’est que plus tard, après un mois et demi d’immersion, que j’ai commencé à réfléchir à une approche théorique qui permettrait de comprendre les motivations des un-e-s et des autres à participer aux activités de l’association.

Cette manière de procéder correspond au va-et-vient entre empirie et théorie prôné par Stéphane Beaud et Florence Weber dans leur Guide de l’enquête de terrain [1].

b)    Observation participante

Mon implication commence en novembre 2011, date à laquelle je remplis la fiche d’inscription à l’association et la remet accompagnée des frais d’inscription à la présidente, Laurène. Ma participation aux activités consiste en une ou deux présences hebdomadaires aux soirées d’échanges qui sont organisés dans un bar-restaurant du XIIIème arrondissement parisien les lundis et jeudis.

Cette fréquentation dure jusqu’à la fin du mois d’avril 2012, ce qui totalise 6 mois de présence régulière à ces activités spécifiques. Il était important de me rendre sur les lieux de façon continue et relativement longue, pour que ma présence devienne habituelle aux membres réguliers et aux organisateurs, et qu’ils finissent par ne plus se soucier de mes prises en note de leurs faits, gestes et conversations.

De retour des soirées, ou le lendemain, je mettais au propre les descriptions notées. De façon manuscrite d’abord, avant de me rendre compte de la quantité de choses à décrire et d’opter pour la dactylographie.

Rétrospectivement, je peux dire que ma participation fût en un sens plutôt distanciée. L’idée était qu’il serait plus simple de me concentrer sur l’observation en ne m’impliquant pas trop dans les pratiques de l’association. Pour remplir cette tâche, je ménageais donc un minimum de proximité avec les personnes fréquentées, mais en évitant de lier des liens trop forts avec elles. Par ailleurs, j’ai fait l’effort de chercher un informateur à privilégier sur le terrain, mais n’ai pas réussi à trouver une personne avec qui j’avais envie de prolonger la réflexion, et j’ai mené la plupart des discussions autour de mes questions de recherche avec des ami-e-s français-es et japonais-es non affilié-e-s à la Tomodachi.

c)     Entretiens

1-     Laisser parler

En décembre 2011, pour recueillir la parole des membres, je menais huit entretiens non directifs, en essayant de couvrir un large panel de sujets. J’essayais d’établir, dans la mesure du possible, le climat d’une discussion informelle, mais en vain, car mes interlocuteurs ne me connaissaient pas encore suffisamment bien et se sont très souvent montrés peu loquaces, à l’exception notable des personnes qui font partie de l’organisation : Jacky, l’organisateur, présentait toute l’aisance et la clarté d’élocution d’un véritable « chargé de communication », ou « communicant » ; Tandis que la présidente a conscience qu’elle « véhicule une certaine image », ce qui la qualifie comme « représentante ».

La lecture attentive de ce premier corpus de transcriptions me permît de dégager des éléments de description générale du discours tenu par les membres et organisateurs, que je réunissais en quelques grandes thématiques posées comme hypothèses de recherche.

2-     Faire parler

En février 2012, avec une idée plus claire – pensais-je – des problématiques intéressantes en rapport au terrain, j’élaborais une grille d’entretien pour aborder des questions spécifiques avec les membres. L’idée était de faire s’exprimer les personnes sur des thèmes qui me semblaient pertinents, sans les aborder de façon trop frontale. Pour élaborer une grille d’entretien, je procédais selon un tableau à trois colonnes : Thèmes de recherche > Questions de recherche > Questions d’entretien.

En parallèle, un ouvrage méthodologique d’Howard Becker aiguillait mon intention de faire parler librement les enquêtés en favorisant les questions non directives, et m’incitait par exemple à préférer à l’intimidant « Pourquoi ? » la formulation : « Comment ? », qui permet d’accumuler des histoires personnelles et plus tard de décrire des processus [2]. Ainsi l’irrésoluble « Pourquoi le Japon ? » constituait bien une question de recherche, qui gagna à être explorée lors des entretiens en interrogeant sur les parcours qui menèrent les interlocuteurs à s’intéresser au Japon.

La question de la « culture », notamment, s’imposait au premier coup d’œil dans les discours autour du « partage des cultures ». J’envisageais un temps d’occulter provisoirement ce terme de « culture », mais je ne pus m’y résoudre tant il semblait important de lui en faire donner un contenu par les personnes interrogées. Peut-être étais-je hanté par le hiatus entre la vacuité conceptuelle du substantif « culture », auquel les sciences humaines de tradition constructiviste n’accordent plus aucune substance, justement, et l’apparente omniprésence du terme sur mon terrain. Dans cette série de neuf entretiens, je tâchais d’éviter de me focaliser dessus, et n’y consacrais qu’une seule question, en l’assortissant de plusieurs autres termes afférents, pour demander au milieu du questionnaire : « Qu’est-ce qui est le plus important pour toi dans la culture japonaise [ou française] ? (Choses, idées, valeurs…) ».

3-     Analyse de données

Mon projet était de recueillir les différentes acceptions de la « culture japonaise » par les Français-es et de la « culture française » par les Japonais-es pour déterminer les continuités en leurs seins et tenter d’esquisser les contours des représentations s’y rapportant. Je prévoyais de recenser des discours stéréotypés ainsi que, pourquoi pas, la critique de ces discours. Les Français-es furent plutôt loquaces, mais ne m’épargnèrent pas des séries d’énumérations creuses, comme Natacha (femme française, 26 ans) :

« Dans la culture japonaise… le plus important… je dirais l’amabilité des gens, l’amabilité des personnes au Japon. Les gens ont une manière tellement différente de voir les choses. Tu découvres vraiment plus grâce à eux.

Qu’est-ce que tu apprends par exemple ?

Beaucoup de choses ! [rires] Tu découvres énormément sur les traditions, sur la culture, sur la langue, sur la nourriture, sur la façon de vivre de chacun. Ils ont tellement des façons de vivre différentes que c’est très intriguant et intéressant. »

Les réponses de la part des Japonais-es furent au mieux hésitantes ou, au pire, se résumèrent à des silences embarrassés. Et je failli conclure à un échec par rapport à mon projet initial, alors qu’à force d’entretiens j’appréhendais de plus en plus la question fatidique, en anticipation de la difficulté de l’enquêté-e à formuler une réponse. Mais en revenant sur ces réponses une fois transcrites, l’analyse de ce que je considérais comme un échec porta plusieurs enseignements instructifs. La majorité des personnes interrogées, après une inévitable hésitation, finirent par produire des réponses généralistes, en passant parfois par des détours tautologiques surprenants de prime abord. Tel que dans le cas de Hikari (femme japonaise, 28 ans) qui, après avoir hésité et rit devant ma question, me dit :

« J’apprends la culture française grâce à mes amis. La cuisine, la vie française… J’ai appris beaucoup avec la façon de penser, différente de celle des Japonais, à propos de la politique, de la société… C’est complètement différent ! »

Une deuxième personne, Kiyoshi (homme japonais, 31 ans), répondait ainsi à la même question :

« Le débat ! Les Français, ils n’hésitent pas à partager et exprimer leur opinion. C’est plus intéressant de partager des opinions avec les Français. »

Ces deux réponses nous en disent si peu sur la contenance que donnent les personnes japonaises interrogées d’une quelconque « culture française ». Elles nous en apprennent beaucoup, en revanche, sur deux autres aspects qui donnent à réfléchir : l’importance de la comparaison d’une part, et la qualification de l’expérience de vie française qui en découle d’autre part. Nous remarquons en effet qu’à ma question sur la « culture française » et l’hésitation qu’elle provoque, ces deux personnes réagissent finalement en énonçant des aspects de leur expérience de vie en situation de migration (en France) par rapport à leur situation dans leur pays d’origine (au Japon). Et dans le même mouvement, elles insistent sur l’intérêt de cette différence connotée positivement, comme le faisait Natacha. Ce ne sont pas les Français qui seraient intrinsèquement intéressants, mais ils sont intéressants de par leur différence, perçue et énoncée comme telle, avec les Japonais. Et il en est de même pour la vie en France, comme nous l’avons vu en développant cette idée de contact avec la différence, que j’ai rapproché d’une possibilité de distanciation.









1. Sous-titré : Produire et analyser des données ethnographiques, Nouvelle édition, Paris : La Découverte, 2008, pp. 64-71

2. Tricks of the Trade. How to think about your research while you’re doing it, Chicago & Londres : The University of Chicago Press, 1998, pp. 58-66

« Préférence ethnique » et intermédiaires à la consommation de l’ethnicité

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Je me suis rendu compte au cours de mon travail de recherche que des relations apparemment régies par la préférence font se rencontrer des groupes selon l’attrait pour « une culture » et « un peuple », des interactions sous-tendues par des rapports non pas forcément inégalitaires mais porteurs de catégorisations dissimulées. Ainsi, si l’enjeu affiché dans l’association Tomodachi est d’organiser des « sorties culturelles » ou des « échanges linguistiques » permettant la rencontre entre des personnes selon leur nationalité, ce cadre sert aussi à perpétuer conjointement des imaginaires collectifs nationaux.

Le concept de préférence ethnique, qui doit être, selon moi, largement exploré et débattu, permet de mettre en lumière tout un ensemble de relations qui relèguent au second plan les termes inégalitaires. Vues sous cet angle, les relations de séduction ou d’amitié, notamment, prennent un autre sens, où il ne s’agit plus d’alliances stratégiques comme dans le cadre d’un rapport de pouvoir inégalitaire entre majoritaires et minoritaires, mais d’une négociation, dont les tenants sont les attentes envers un Autre ethnicisé et le positionnement par rapport à ces attentes telles qu’elles sont appréhendées et  vécues [1]. Le cas des relations franco-japonaises me semble particulièrement pertinent pour ouvrir notre regard à ce type de phénomène, étant donné d’une part l’effort état-national considérable de production de nationaux en France et surtout au Japon, et d’autre part le rôle d’un Japon dominant dans le contexte historique colonial et postcolonial qui sous-tend cet effort.

Je me suis concentré sur l’ethnicité japonaise, qui commence à être exposée et déconstruite comme un mythe racial servi par un culturalisme institutionnalisé, mais la construction de nationaux français n’est pas en reste, comme dans le cas de nombreux pays depuis la montée des Etats-Nations. Cf. les fameuses Imagined Comunities auxquels Benedict Anderson les identifie [2] ; Voir aussi la non moins fameuse anthropologie de la globalisation d’Arjun Appadurai, qui conclut sur le rôle des États-Nations dans la production de la localité et des nationaux [3].

Une application autant qu’un révélateur de la préférence ethnique réside dans l’analyse de structures intermédiaires, comme l’association où j’ai enquêté, qui perpétuent ce processus dynamique d’ethnicisation des groupes nationaux, et organisent une forme de consommation de l’ethnicité [4]. Des investigations ethnographiques au sein de ces sphères de socialisation agissant comme intermédiaires, dans d’autres contextes socioculturels, gagneraient à inclure cette approche pour en élargir la compréhension.








1. L’exemple de l’Asian fetish (« fétiche asiatique », autrement surnommé yellow fever, « fièvre jaune ») illustre une situation de ce type. Ce phénomène, fortement médiatisé aux États-Unis, caractérise la préférence des « hommes blancs » envers des « femmes asiatiques ». Le débat public autour de ce sujet est centré autour d’une vive critique par rapport à des attentes perçues comme porteuses de stéréotypes racistes, à savoir la figure duale de la femme asiatique dominatrice ou dévouée (Cf. Maggie Chang, « Made in the USA: Rewriting Images of the Asian Fetish« , 2006).

2. Benedict Anderson, Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres & Brooklyn : Verso, 2006 [1983].

3. Arjun Appadurai, Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Trad. Françoise Bouillot (anglais), Paris : Editions Payot & Rivages, 2005 [1996], pp. 270-284.

4. En connexion avec le phénomène de yellow fever évoqué plus haut, un exemple d’intermédiaire est le marché des rencontres matrimoniales, qui contrairement à l’association Tomodachi est une source de revenu non négligeable. La documentariste Debbie Lum propose d’ouvrir une réflexion sur le commerce des mail-order brides, avec un film documentaire qui suit un homme états-uniens blanc dans son fantasme de se marier avec une femme asiatique, la concrétisation de ce projet et les péripéties qu’il implique.